L’anthropocène
« Qu’arrive-t-il aux êtres considérés comme des choses ? Ils disparaissent. Physiquement d’abord dans les abattoirs, les filets ou les marées noires, puis dans vos têtes, votre imaginaire, sous ce maillage de mots, d’idées, de concepts. » Camille Brunel, Je est un animal, éditions Ulmer, 2024.
Mais qui sont les animaux ? En premier lieu, ce sont des êtres qui tentent de survivre et de profiter de la vie. Mais ce sont aussi des êtres qui ressentent des émotions : joie, souffrance, tristesse, peur, colère… Ils existent. Ils vivent dans l’instant présent, toujours proches de leur propre corps. En raison de cela, ils ont souvent été désignés comme des êtres bas, voire impurs, alors que cet attachement à la vie et à la matière caractérise de même les humains. Les animaux veulent vivre, tous autant qu’ils sont.
Or, les activités humaines ont mis en danger la vie sur notre planète, avec le dérèglement climatique, la pollution et ce qu’on désigne désormais comme la sixième extinction.

« Au cours des dernières 500 millions d’années, la vie sur Terre a presque totalement disparu à cinq reprises, à cause de changements climatiques : une intense période glaciaire, le réveil de volcans et la fameuse météorite qui s’est écrasée dans le Golfe du Mexique il y a 65 millions d’années, rayant de la carte des espèces entières comme celle des dinosaures. Ces événements sont communément appelés les cinq extinctions massives ; or, tout semble indiquer que nous sommes aux portes de la sixième du nom. À la différence que, cette fois, nous sommes seuls responsables de ce qui se produit. D’après une étude publiée en juin 2013 dans Science Advances, le taux d’extinction des espèces pourrait être 100 fois plus élevé que lors des précédentes extinctions massives — et encore, ne sont pris en compte que les animaux dont nous avons une bonne connaissance. Les océans et les forêts de notre planète cachent un nombre indéterminé d’espèces, qui disparaîtront pour la plupart avant même que nous n’en ayons entendu parler. » La sixième extinction massive a déjà commencé, National Géographique, Nadia Drake.
Dans ce monde dominé par les humains, les animaux sauvages sont en péril, les insectes disparaissent, les autres espèces sont domestiquées, d’autres sont exploitées et meurent par milliards dans nos abattoirs et nos filets. Ce monde régi par les humains est appelé anthropocène.
Il est caractérisé par une vision spéciste de la vie, vision qui discrimine les êtres selon un critère unique : l’espèce. Ce spécisme autorise qu’on traite certains êtres de façon cruelle. Il contribue à considérer qu’ils ne sont pas intelligents et qu’ils n’ont pas de conscience, à ce qu’on les consomme en masse et détruise leur environnement.
Nous avons perdu de vue les animaux. De génération en génération, nous avons grandi coupés de leur présence en dehors de ceux qui vivent chez nous ou dans nos villes. Nous sommes convaincus de ne pas pouvoir les comprendre, parce qu’ils ne sont pas humains. Mais cela résulte de notre tendance à catégoriser. Camille Brunel, dans son livre Je est un animal propose que nous changions d’attitude en ne nous limitant plus à ces concepts, mais que nous nous projetions en eux pour découvrir leur monde. Si nous les rencontrons véritablement, si nous nous identifions aux animaux, nous nous apercevons que nous sommes proches d’eux, qu’ils nous ressemblent, qu’ils ne sont pas si différents de nous.
Déclarations sur la conscience animale
Les déclarations sur la conscience animale sont soutenues par plusieurs centaines de chercheurs — biologistes, éthologues, vétérinaires, neurologues — provenant des Universités à travers le monde, de Barcelone, Padoue, Oxford, Sydney, San Francisco, Moscou ou encore Paris.
La déclaration sur la conscience animale de Toulon en 2019 confirme que le néocortex joue un grand rôle dans la conscience. Or, beaucoup d’espèces animales possèdent un néocortex. Ainsi, ils devraient être considérés de manière universelle comme des personnes. Elle préconise un changement de vision : « Considérant enfin que l’incohérence actuelle des systèmes juridiques nationaux et internationaux ne peut supporter l’inaction et qu’il importe d’initier des changements afin que soient prises en compte la sensibilité et l’intelligence des animaux non-humains. »
En 2012 est promulguée la Déclaration de Cambridge. Elle est signée entre autres par Stephen Hawking. Elle confirme que :
« L’absence de néocortex ne semble pas empêcher un organisme d’éprouver des états affectifs. Des données convergentes indiquent que les animaux non-humains possèdent les substrats neuroanatomiques, neurochimiques et neurophysiologiques des états conscients, ainsi que la capacité de se livrer à des comportements intentionnels. Par conséquent, la force des preuves nous amène à conclure que les humains ne sont pas seuls à posséder les substrats neurologiques de la conscience. Des animaux non-humains, notamment l’ensemble des mammifères et des oiseaux ainsi que de nombreuses autres espèces telles que les pieuvres, possèdent également ces substrats neurologiques. »
La déclaration de Montréal de 2022 rappelle cette nécessité :
« Nous sommes des chercheurs et des chercheuses en philosophie morale et politique. Nos travaux s’inscrivent dans des traditions philosophiques diverses et nous sommes rarement tous du même avis. Nous nous accordons toutefois quant à la nécessité de transformer en profondeur nos relations avec les autres animaux. Nous condamnons l’ensemble des pratiques qui supposent de traiter les animaux comme des choses ou des marchandises. Dans la mesure où elle implique des violences et des dommages non nécessaires, nous déclarons que l’exploitation animale est injuste et moralement indéfendable. »
En 2024, la Déclaration de New York confirme que même les animaux dénués de cortex (les poissons, les reptiles, les amphibiens et les insectes) ont une conscience. Ce concept va au-delà de l’état de sentience et désigne la faculté de se voir comme sujet de sa propre vie.
« Quels sont les animaux qui ont la capacité d’avoir une expérience consciente ? Bien qu’il subsiste de nombreuses incertitudes, certains points font l’objet d’un large consensus. Tout d’abord, l’attribution de l’expérience consciente à d’autres mammifères et aux oiseaux bénéficie d’un solide soutien scientifique. Deuxièmement, les preuves empiriques indiquent au moins une possibilité réaliste d’expérience consciente chez tous les vertébrés (y compris les reptiles, les amphibiens et les poissons) et de nombreux invertébrés (y compris, au minimum, les mollusques céphalopodes, les crustacés décapodes et les insectes). Troisièmement, lorsqu’il existe une possibilité réaliste d’expérience consciente chez un animal, il est irresponsable d’ignorer cette possibilité dans les décisions qui concernent cet animal. Nous devrions prendre en compte les risques pour le bien-être et utiliser les preuves pour informer nos réponses à ces risques. »
Toutes les consciences ne sont pas les mêmes, ni toutes aussi complexes. Mais il est devenu certain que les animaux savent qu’ils existent, ils peuvent souffrir, ils savent que leurs semblables souffrent et ils sont capables d’automédication.
Pourtant, en France, des activités extrêmement cruelles sont toujours autorisées : la corrida, la vénerie sous terre et le gavage, entre autres. Dénoncer les pratiques de l’élevage est encore controversée. La chasse est soutenue pour des motifs très contestés.
Les animaux ne sont pas reconnus comme des personnes physiques ou morales, donc ils n’ont pas de droits en tant que tels. Ils appartiennent à leur propriétaire, allant du particulier, à l’éleveur, à la société d’abattage, au cirque ou au parc d’attractions dont les pratiques se révèlent souvent inadaptées ou cruelles envers eux.
Maîtres et possesseurs de la terre
Descartes a affirmé dans Le Discours de la méthode : « Les animaux sont de simples machines, des automates. Ils ne ressentent ni plaisir, ni douleur, ni quoi que ce soit d’autre. » Il s’inspirait par ailleurs de Saint-Augustin, qui affirmait avant lui que la souffrance était le propre de l’homme. Cette pensée va ouvrir la voie de l’expérimentation animale. En outre, Thomas D’Aquin, dans sa Somme théologique affirme qu’il est « licite » de tuer un animal pour nourrir un homme autant qu’il l’est d’utiliser les plantes pour son usage, et que « cela est en accord avec le commandement de Dieu lui-même ».
Pour Descartes, le sujet pensant est le seul être dont on ne peut mettre l’existence en doute, car douter est déjà penser, donc exister. C’est ce qu’on désigne par Cogito. De ce point de vue, les animaux qui ne pensent pas n’existent pas. De nos jours, les études éthologiques ont montré que les animaux ont une « metacognition ». Ils n’agissent pas sans une certaine forme d’intelligence, sinon ils ne pourraient pas adapter leur comportement. Quelque chose se passe en eux avant qu’ils agissent et ce quelque chose détermine la façon dont ils vont agir.
Dans Le silence des bêtes, Élisabeth de Fontenay pointe le fait que, si l’on peut attribuer le principe de l’animal-machine à Descartes, les conséquences désastreuses de cette théorie sur la condition animale sont également le fruit de ses disciples inconditionnels. Elle confirme cependant que Descartes nie que les animaux puissent avoir une âme. Selon lui, l’âme est intrinsèquement immortelle. Si on devait prêter une âme à une espèce animale, il faudrait l’accorder à toutes et il faudrait que cette âme soit immortelle. Pour lui, cela est impossible car invraisemblable.

Cette dénégation réside également dans le besoin de hiérarchiser les êtres vivants qui se fait toujours au détriment des animaux, leur niant une intériorité et une intelligence, les considérant comme des êtres strictement physiques. À partir de là, on justifie et autorise le fait de les exploiter et de les manger. Cette même intelligence, qui nous permet de conceptualiser et classifier, pourrait nous permettre de reconnaître et de remettre en question la violence dont notre civilisation humaine est capable envers tout ce qui vit. La distinction entre humains et animaux repose sur des critères abstraits et surtout arbitraires, sur la classification, une vision spéciste de la vie. Et cette classification décide de ceux qui doivent être protégés et ceux qui peuvent être exploités et mangés.
Conscience et âme
Voici la définition de la conscience par le CNRTL : « [Chez l’homme, à la différence des autres êtres animés] Organisation de son psychisme qui, en lui permettant d’avoir connaissance de ses états, de ses actes et de leur valeur morale, lui permet de se sentir exister, d’être présent à lui-même ».
Or, nous savons maintenant que « L’absence de néocortex ne semble pas empêcher un organisme d’éprouver des états affectifs. Les animaux non-humains possèdent les substrats neuroanatomiques, neurochimiques et neurophysiologiques des états conscients, ainsi que la capacité de se livrer à des comportements intentionnels ».

La conscience désigne les expériences sensorielles (toucher, odeur, vue, goût et ouïe) et les expériences agréables ou désagréables (plaisir, douleur, peur, notamment). Il s’agit plus qu’une simple aptitude à reconnaître des stimuli. Les capacités linguistiques et rationnelles de l’homme lui sont spécifiques. De même, les animaux ont des capacités sensorielles que nous n’avons pas. Par exemple, les couleuvres reconnaissent leur propre odeur. Les pieuvres adoptent des conduites faisant appel au camouflage et à l’innovation.
Gautier Riberolles, biologiste spécialiste des comportements animaux, confirme pour le magazine Reporterre : « La croyance en une différence significative entre les ressentis des humains et ceux des autres animaux, davantage issue de notre culture religieuse et d’un mécanisme d’évitement de la culpabilité plutôt que de résultats scientifiques concrets, nous a aussi amenés à tolérer la création d’industries provoquant des souffrances inimaginables à un nombre colossal d’animaux. »
Définition de l’âme par le CNRTL : Dans le domaine religieux ou spirituel, l’âme est un « Principe spirituel de création divine, transcendant à l’homme auquel il est uni pendant la vie terrestre comme foyer de sa vie religieuse où s’affrontent le Bien et le Mal ».
En philosophie deux grandes définitions se distinguent :
L’âme est un « Principe, de conception différente suivant les auteurs, qui anime l’univers. Ce principe a les attributs de la divinité, de Dieu ».
C’est aussi un « Principe de vie qui anime l’homme et les êtres organisés, animaux et plantes ».
Élisabeth de Fontenay constate que la société occidentale chrétienne en s’appropriant la nature et ce qui y vit en dehors de l’humain a contribué à ce que la souffrance animale n’ait plus aucune signification puisque les animaux sont devenus des êtres sans âme, uniquement là pour servir nos besoins.
Cet article n’aborde que la vision judéo-chrétienne, car elle domine encore de nos jours dans la civilisation occidentale. Bien sûr, la séparation de l’église et de l’état, la laïcité ont modifié cet impact. Mais cette vision persiste, comme une toile de fond dans notre culture, même chez les personnes qui se sont éloignées de cette religion.
Boris Cyrulnik, neuropsychiatre et pionnier de l’éthologie animale et de la biologie des comportements, rappelle que la vision anthropocentrique du monde a été largement diffusée par la religion judéo-chrétienne, définissant l’humain à l’image d’un Dieu créateur qui lui a donné le pouvoir sur la nature. « C’est en effet sur ce concept judéo-chrétien que la férocité de nos ancêtres à l’égard des bêtes a grandi et que perdure notre actuelle indifférence à leurs souffrances », ajoute-t-il dans La plus belle histoire des Animaux. Cette vision a nourri la conception d’une place supérieure de l’humain par rapport aux animaux que l’on a considérés comme inférieurs et dénués d’âme. Saint-François d’Assise a tenté d’instaurer l’animal comme créature de Dieu, en vain. Dans ce cadre, les révélations de Darwin ont pu créer une blessure narcissique lorsque les origines simiennes de l’humain ont été affirmées. Cette théorie a altéré l’image d’un humain d’origine divine.
Peter Singer explique, entre autres dans son essai La libération animale que la religion chrétienne « introduisit dans le monde romain, l’idée du caractère unique de l’espèce humaine, qu’elle avait hérité de la tradition juive, mais sur laquelle elle mettait encore plus d’insistance en raison de l’importance qu’elle accordait à l’âme humaine et à son immortalité. » Il conclut que l’intérêt de l’animal est uniquement pris en compte lorsqu’il n’entre pas en conflit avec celui de l’humain. En dehors de cela, il est toujours écarté.
Quelles solutions
Selon Camille Brunel la solution est politique. Cette politique doit fusionner la défense des droits des animaux et la préservation de l’environnement dans lequel ils vivent. Elle doit accompagner les progrès techniques afin que ceux-ci ne provoquent pas la souffrance et la mise en péril des animaux, des poissons et des insectes. Elle vise au bien-être de tous les êtres, humains et non humains, avec le projet que tous puissent partager le monde et y vivre bien. Dans ce monde, les humains et les animaux sont reconnus comme des personnes.
La solution semble se trouver aussi dans la vision que nous avons de la vie. Cette vision est composée de ce qui nous a été transmis : l’éducation au sein de la famille et de l’école, notre religion (quand nous en avons une), notre culture qui résulte de notre formation, de nos choix et de nos appartenances (y compris politique et philosophique). En devenant adultes, nous avons gardé ou remis en question certaines de ces influences. Nous avons dialogué, nous nous sommes informés et cultivés, nous avons lu et écouté, nous nous sommes fait notre propre idée d’un certain nombre de choses. Mais il est vrai aussi que notre représentation du monde peut résister au changement pour différentes raisons. Lorsque ce changement nous bouscule trop, nous fait sortir de notre zone de confort, nous pousse à modifier nos modes de vie ancrés et rassurants, nous nous y opposons souvent avec beaucoup d’acrimonie, de mépris, d’arrogance ou d’ignorance. Et on peut se demander si ces réactions ne proviennent pas d’un évitement et d’une peur irrationnels.

NDL : Cet article prend pour départ la lecture du livre de Camille Brunel et s’appuie sur des sources telles que La libération animale de Peter Singer, Le silence des bêtes d’Élisabeth de Fontenay, et d’autres essais et articles sur le sujet dont les références suivent.
Références
Je est un animal, Camille Brunel, éditions Ulmer, 2024
https://reporterre.net/Les-animaux-ont-une-conscience-tenons-en-compte
https://www.nationalgeographic.fr/environnement/la-sixieme-extinction-massive-a-deja-commence
Le Silence des bêtes : la philosophie à l’épreuve de l’animalité, Élisabeth de Fontenay, Paris, Fayard, 1998
La Libération animale (édition définitive), Peter Singer, Petite Bibliothèque Payot, 2024.
https://www.cnrtl.fr/definition/conscience/substantif
La plus belle histoire des animaux, Boris Cyrulnik, Jean-Pierre Digard, Karine Lou Matignon, Pascal Picq, éditions du Seuil, 2002
Déclaration de Montréal sur l’exploitation animale, animal-ethics.org, mars 2023, https://www.animal-ethics.org/declaration-de-montreal-sur-lexploitation-animale/
The New York Declaration on Animal Consciousness, April 19, 2024 | New York University : //sites.google.com/nyu.edu/nydeclaration/declaration
Déclaration de Cambridge sur la conscience, cahiers antispécistes n° 35 — novembre 2012, https://www.cahiers-antispecistes.org/declaration-de-cambridge-sur-la-conscience/
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